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rdimensionnéeSi la nourriture occupe une place si importante dans nos vies, c’est tout s’abord parce que c’est une fonction biologique absolument incontournable. D’où l’angoisse du mangeur qui se trouve divisé entre ce qui est bon pour sa santé et son maintien en vie, ce qui est culturellement accepté et ce qu’il aime et désire. Ensuite parce que se nourrir est l’acte le plus intime que nous puissions accomplir : nous introduisons à l’intérieur de nous des objets de l’extérieur, et, simultanément, ils deviennent « nous-mêmes ». On retrouve, associés à cette opération d’incorporation des fantasmes universels, notamment l’idée que ce que nous incorporons nous transforme. Et enfin parce que manger est également l’acte le plus social que nous puissions accomplir, les règles alimentaires posées par les humains étant en relation directe avec les lois symboliques qui assurent la cohésion des groupes.

  • L’acte alimentaire : un « acte humain total »

La raison d’être des différents choix alimentaires, ainsi que des pratiques culinaires et des manières de table, les prescriptions et proscriptions, le tout formant ce que l’on a appelé l’ordre culinaire, sont aujourd’hui l’objet de vifs débats tant dans le domaine des sciences humaines que dans celui des sciences exactes, principalement biologie et médecine. Deux grands courants s’opposent : pour les uns, les pratiques culinaires sont d’essence socio-culturelle, les règles de cuisine relevant de l’arbitraire de la société considérée. Leur fonction première est alors d’assurer la cohésion sociale et la perdurance de la société. Pour les autres, ces règles sont avant tout déterminées par les lois de la biologie et peuvent s’exprimer en termes d’évolution et d’adaptation, voire de sélection naturelle. Une tendance chez certains auteurs contemporains, est de réconcilier la nature et la culture de l’homme. Ainsi, Edgar Morin estime qu’ »il est évident qu’aucune muraille de chine ne sépare sa part humaine et sa part animale ; il est évident que chaque homme est une totalité bio-psycho-sociologique. (…) L’homme est un être culturel par nature parce qu’il est un être naturel par culture. (…) L’anthropologie fondamentale doit rejeter toute définition qui fasse de l’homme une entité soit supra-animale (…), soit strictement animale. »

Manger est donc un acte global qui implique l’homme dans sa réalité corporelle, psychologique et sociale. Ce qui nous ramène à la notion de « phénomène humain total » traitée par Edgard Morin dans son ouvrage « le paradigme perdu : la nature humaine ».

Le système digestif de l’homme ressemble à celui d’un singe fruitarien. Il serait donc naturellement végétarien sauf que –comme l’on peut s’en rendre compte en fréquentant les restaurants et tables familiales, il est omnivore…

  • Le paradoxe de l’Homnivore

Le paradoxe de l’Homme, cet Homnivore qui dévore par plaisir autant que par nécessité, est qu’il lui faut en permanence de nouveaux aliments pour satisfaire son besoin biologique de variété, de diversité, de changement mais que, simultanément, il est effrayé par la nouveauté. Il doit pouvoir situer les aliments à l’intérieur des règles culturelles pacifiantes pour ne plus en avoir peur, pour les apprivoiser. Opération délicate quand justement, les normes traditionnelles sont en crise et qu’il faut penser à soi-même. La question devient donc pour le mangeur moderne : comment bien se nourrir en trouvant la façon juste de s’alimenter. Naguère, les règles collectives, religieuses régissant les conduites alimentaires étaient plus précises, il suffisait de les appliquer pour avoir l’impression de se nourrir convenablement. Aujourd’hui, à l’inverse, l’individu est seul maître à bord, seul juge de ce qu’il absorbe. La décision lui appartient. Et il est confronté avec angoisse à une immensité de choix, à l’abondance, à l’absence de limites. Il n’a plus vraiment à redouter la disette, le manque, mais surtout, la surconsommation. La question devient donc pour nous : comment bien se nourrir en trouvant la façon juste de s’alimenter ? Or, l’individu, assourdi par une cacophonie de discours diététiques médicaux contradictoires s’obstine, malgré tout, à chercher du côté de la science ces règles rigoureuses que la culture, la religion, la tradition ont cessées de lui apporter. Seulement, la spécificité de la science est d’évoluer en permanence : on ne peut donc pas compter sur elle pour composer nos menus.

  • Le paradigme d’incorporation

Il s’appuie sur la symbolique alimentaire d’une culture et participe à la construction de l’identité du mangeur et du groupe.

L’incorporation, geste à la fois banal et porteur de conséquences, est le mouvement qui consiste à faire franchir le non-soi dans le soi, le dehors dans le dedans. L’incorporation du mangé par le mangeur aboutit au fait que tous deux deviennent consubstantiels : ils ne forment plus qu’un. C’est donc pour préserver son identité que le mangeur doit se montrer sélectif dans le choix des aliments et des boissons qu’il incorpore : acceptera-t-il le fait que tel ou tel aliment devienne une partie de lui, acceptera-t-il de devenir en partie constitué d’eux ?

Dans ses choix alimentaires, le consommateur tient compte, fut-ce inconsciemment, du principe d’incorporation.

Le principe d’incorporation possède une double signification :

  • Le mangeur devient ce qu’il consomme en s’appropriant les qualités de l’aliment qu’il ingère.

D’une manière objective puisque les nutriments deviennent effectivement le corps du mangeur : nous sommes constitués de molécules qui appartenaient avant à un autre animal, à une pomme…à ce que nous avons ingéré. Métaphoriquement également car le mangeur pense s’approprier les qualités symboliques de l’aliment. L’aliment absorbé nous modifie de l’intérieur. C’est du moins la représentation que se construit l’esprit humain : ce qui est incorporé est réputé modifié l’état de l’organisme, sa nature, son identité. L’aliment consommé tend à transférer analogiquement au mangeur certains de ses caractères. Le mythe de la consubstantialité, selon lequel on devient ce que l’on mange, est loin d’avoir disparu. Manger du lièvre confèrerait donc des qualités de rapidité et manger de la chouette une acuité pour la vision nocturne. De même, ne se nourrir que de végétaux favoriserait une vie paisible et harmonieuse : le végétalien, s’identifiant à ses aliments, chercherait à faire siennes les qualités du monde végétal. La croyance que le fait d’ingérer un aliment, c’est faire siennes ses qualités, est particulièrement évidente dans le cas de l’anthropophagie. Ainsi, en mangeant de la chair humaine, on acquerrait les qualités physiques ou morales de la victime. Selon le cas, il peut s’agir de s’approprier la force de sa victime, ou bien de réincorporer un proche décédé afin de le faire revivre à travers soi.

  • En mangeant, l’homme s’intègre dans une culture : si je mange des aliments « normalisés », je m’affirme socialement. C’est donc le moyen d’entretenir son appartenance sociale à une culture, à un groupe. Ici, nous sommes dans une attitude non scientifique, non réelle : la pensée magique.  L’individu projette sur l’aliment une image venue de sa culture et il incorpore ce qu’il a projeté dessus. Le processus d’incorporation est un phénomène de projection qui est un lieu de lecture des langages. L’acte alimentaire correspond à une relation affective, sexualisée, de communication et alimentaire. L’aliment, la cuisine et les manières de table incorporent l’homme dans une culture donnée.  L’alimentation est un outil de différenciation sociale.

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