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« Manger est un acte magique : une substance qui, au départ, nous est étrangère, va, par une complexe alchimie, faire partie de nous, devenir nous. Ce processus, nous le contrôlons fort mal. Certes, c’est bien moi qui décide de prendre une bouchée de sandwich au jambon, qui la mastique consciencieusement, qui l’avale. Mais, à partir de là, le processus m’échappe. Ce n’est pas moi qui dicte à  la machine digestive de se mettre en branle. Flux d’hormones, de neuro-hormones, influx nerveux permettant aux centres cérébraux de diriger les opérations. Les glandes sécrètent. L’estomac malaxe et acidifie, l’intestin absorbe, le système urinaire et l’anus sécrètent des déchets. Les molécules qui constituent le pain, le beurre et le jambon sont fragmentées en leurs constituants de base et ceux-ci, absorbés par la muqueuse digestive, se retrouvent dans mon sang. Certaines, immédiatement consommées, s’évaporent, servant de carburant à mes cellules ou bien se transformant en chaleur. D’autres sont stockés dans mon foie, mes muscles et mes cellules graisseuses. D’autres encore vont servir de briques et sont utilisées dans le processus de reconstruction permanente de mon être corporel. Telle molécule d’acide aminé, auparavant partie intégrante d’un porc transformé en jambon, se trouve à l’issue du processus être incorporée à une cellule musculaire de mon triceps brachial gauche, ou faire partie de la paroi d’une veinule anonyme, quelque part dans les profondeurs de mon abdomen, ou encore exposée à tous les vents dans une cellule cutanée juste au bout de mon nez.

Somme toute, ma seule liberté consiste à choisir quoi et à quel moment manger, ainsi que le moment opportun de me soulager de ce dont mon organisme n’a que faire. Encore cette liberté est-elle toute relative : je ne puis me permettre de beaucoup retarder le moment du remplissage comme de l’évacuation sans que mon organisme me rappelle – douloureusement- à l’ordre.

Et même, ai-je véritablement le choix de manger ce que je veux, quand je veux, comme je veux ? Ou bien suis-je commandé par des goûts, des envies, des désirs qui me tyrannisent dès lors que je choisis de leur résister ?  Toute personne qui, pour une raison ou une autre, tente de modifier son comportement alimentaire, a ainsi tôt fait d’entrer en conflit avec elle-même. (…)

Mais manger n’est pas seulement le moyen de satisfaire à des nécessités biologiques. (…) Ce n’est pas sans inquiétude que se déroule le processus d’intégration du non-soi dans le soi : si l’objet incorporé devient nous, ne courons-nous pas le risque de devenir lui et donc de ne plus être tout à fait nous-mêmes ?

En découle une méfiance instinctive envers ce que l’on ingère et la tentation de le vomir en cas de doute. La peur du poison –poison alimentaire, poison mental- est sans doute une constante de notre psyché. Nous oscillons perpétuellement entre deux désirs contradictoires : afin de rester nous-mêmes, purs, indemnes de toute pollution, de tout mélange, il ne faut rien absorber, se couper du monde. Mais, afin de s’enrichir, de s’étoffer, de devenir forts, il nous faut absorber ce qui nous est étranger, l’intégrer en nous. Comme on voit, tout cela déborde largement le champ alimentaire : ce sont dans ces systèmes cognitifs primaires que s’enracinent la peur et le rejet de l’autre, le repli frileux sur soi-même, le refus a priori de toute nouveauté. (…)

Mais on ne saurait se contenter d’analyser l’acte alimentaire à un niveau individuel. Avant d’être absorbée, la nourriture est donnée et acceptée. En cela, elle est fondatrice de toute société. La nourriture est tout d’abord l’objet d’échanges. Accepter ce don, c’est accepter l’autre et nouer un lien avec lui. Une société sans repas de famille, sans noces ni banquet, sans beuveries, sans dîner d’amoureux, sans dîner entre amis, sans déjeuner d’affaires est-elle seulement concevable ? Refuser le partage, c’est rejeter l’autre, se couper de lui, le rendre étranger à soi-même. Ainsi, refuser de manger, jeûner, faire la grève de la faim équivaut à rejeter la société des hommes… (…)

Le lieu, l’heure, la manière de manger, le choix des aliments, leur mode de préparation sont-ils rituellement définis ? Seuls les animaux sauvages et solitaires mangent n’importe quoi et quand ça leur chante. L’être civilisé, lui, mange ceci et pas cela, à tel moment et non à tel autre. Si bien que manger en solitaire, anarchiquement, c’est se désocialiser. Sans doute la montée du grignotage, de l’alimentation fonctionnelle avalée sous hypnose, devant l’écran cathodique, inquiète-t-elle parce que tout un chacun y repère intuitivement le signe d’une déliquescence des liens sociaux.

Ainsi, mordre dans un sandwich au jambon se révèle infiniment plus complexe, plus signifiant qu’il n’y paraît. Manger est un acte carrefour, à la croisée du biologique et du psychologique, de l’individu et de la société, de l’humain et de l’inhumain. Manger est le lieu de toutes les peurs, de toutes les angoisses, de toutes les révoltes. Peurs fondamentales de se perdre soi-même, d’être envahi et transformé par l’autre,  peur d’être le jouet de processus biologiques impossible à maîtriser, peurs ayant trait aux rapports que tout individu entretient avec la société dont il fait partie et qui font craindre tout à la fois d’être englobé, dévoré par le corps social, et d’être rejeté par les autres, privé d’amour. »

 

Tiré du « Traité de l’alimentation et du corps » Flammarion 1994 (sous la direction de Gérard Apfeldorfer)


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